Prends le temps

Prend le temps

 

Nous sommes telles les souris ou les singes.
Poussés par la peur, menés par l’apparence et la productivité, manipulés et enchantés par la dispersion et la futilité.
Le terme de mouton de Panurge s'est simplifié par celui de normosé, état de l’être soit disant normal qui voit par son ventail.
On nous fait vivre à trois cent quatre vingt volts et nous sommes responsables d'y adhérer.
Moi je tente de vivre à cinquante volts pour éviter le plantage.
Et comme un coureur à pied qui court en étant calme et apaisé, je peux courir paisiblement en poussant un chariot de soin dans un service hospitalier en manque de moyens, en sous effectif et saturé de travail.
Il nous faut toujours davantage.
Ralentir dans sa tête ne fait pas perdre de temps.
Cela permet d'en gagner en évitant de se disperser, d'oublier, de bâcler ou de rater puis de recommencer son ouvrage en maugréant.

« Je n'ai plus le temps d'aller vite… » 

         On est toujours insatisfait : Ah si j’avais ci, ah si j’avais ça, si le patron était mieux, vivement les vacances, ah si on était plus nombreux,  ah si j’avais de l’argent, ah quand je serai en retraite, ah si l’autre était différent… je serais enfin satisfait !  

C’est une profonde méconnaissance ! Elle n’entraîne que la poursuite infernale des saisies, désirs et envies, attachements et jalousies qui luttent dans l’imaginaire contre la réalité de l’instant présent.
On n’est jamais satisfait et toujours dans la soif, dans l’espoir ou l’attente puérile.
Nous voulons toujours avoir ce que nous ne pouvons obtenir et cela brûle notre énergie de façon totalement stérile.  
Dans ces conditions point de salut, seulement le stress, l’anxiété, l’angoisse, la maladie et l’épuisement professionnel sont menaçants ou permanents.
Dans l’environnement nous trouvons invariablement quelque chose d’insatisfaisant, de déplaisant, d’instable, de pénible, d’inintéressant, de limité, de fugace, de non conforme, d’incontrôlable, de frustrant, oupire. 

Le bonheur ne dépend que de moi, de ma tête !  Pas des conditions extérieures. 

Lorsqu’on a compris puis expérimenté cet état de fait, la vie est largement plus paisible quelque soient les élémentsdésenchanteurs.
Et pour appréhender notre tête et nos façons de fonctionner, nous avons besoin de ralentir.
Tout est en nous et c’est la fonction du moi de nous ajuster à ce dont l’existence nous convie. On ne peut pas dûment projeter sur autrui la responsabilité du rythme et des exigences de nos vies. 

 

  Quand tu roules en voiture à 90 Km/hdans un bois, sur une petite route, tu vois la route, tu es pressé(e) par l'attention de ne pas rater un virage ou celle de voir s'il arrive une voiture en face.
De cette façon, tu ne vois rien, tu ne ressens rien, tu ne respires rien, tu ne perçois rien, tu n'es touché(e) par rien d’autre que ton oppression. Tu entends ton moteur, tes idées et tu es pris(e) par la vitesse de ta voiture qui ne peut s'arrêter avant cent cinquante mètres 

 !

Quand tu roules en vélo à 20 Km/hdans un bois, sur une petite route, tu vois la route mais tu peux t'arrêter quand tu veux.
Tu es libre, tu peux poser un pied par terre, puis repartir le cœur joyeux.
Tu n’es pas pressé(e) par l’idée d’arriver à temps, par l'attention de ne pas rater un virage ou celle de voir s'il arrive une voiture en face.
Tu peux même t’autoriser à cesser de pédaler car tu roules à ton rythme, avec grâce.
Au dessus de ta tête, tu entends piailler des oiseaux.
Un chant émerge des gazouillis ; il y a une foule là-haut…  

Dans un bois, au printemps à bicyclette, on ressent s'il fait frais ou s'il fait chaud, la température saisonnière.
On ressent l'air sur notre visage, le souffle de vent sur nos joues, les mouvements de notre corps, notre joie intérieure ou notre apaisement désintéressé.
On aperçoit les rayons de soleil qui percent à travers les  ramages et dessinent des zones claires sur la chaussée.
Jeux subtils d’ombres et de lumières.
On voit la multitude de couleurs bariolées des bois, herbes, fougères et feuillages.
Et ça sent la mousse, la violette, la jonquille, la mure, la framboise, les noisetiers en  fleurs, le bois pourri, le champignon ou la résine.
Quelques fois le muguet sauvage.
On évite de cogiter et on échappe au chaos de nos pensées ainsi qu’à la folie citadine.
Il y a quelques feuilles et du bois mort sur la route. Un bourdon passe.
Au loin pianote un pivert. Un coucou lui répond.
On entend le craquement des arbres. On évite une caillasse.
Le ciel est dégagé, parfois zébré de traînées d’avions.
On discerne le bruissement des feuilles. L’une d’elle tombe en tourbillonnant.
Certains troncs sont droits, immobiles, érigés. D’autres, avec leurs branches, ont l’air de parler.
Telles des guetteurs, de grandes fleurs blanches en épi sortent la tête d’un air dominant.
Parfois, on peut surprendre un lièvre qui traverse ou voir les yeux d'une biche nous observer.  

 

 

 Nous sommes en surchauffe et, comme impuissants, tentons de rester de marbre.
On ne peut pas aller plus vite que nos capacités nous le permettent.
Il nous faudra cesser de nous brûler avec les exigences auxquelles notre psychisme et la société nous soumettent.
On ne peut pas ressentir sans prendre le temps de taire le baragouinage incessant du mental, aussi dispersé qu’une bande de singes dans un arbre.
On ne peut pas comprendre (com-prendere = prendre avec) ce qu'on pense ou ce qu'on dit si on ne prend pas le temps de le savourer, de le ressentir.
On ne peut pas changer pour aller mieux si on ne prend pas le temps de ralentir.  

On ne pourra très bientôt plus vivre si on ne prend pas le temps de cohabiter ici et maintenant sans perdre de vue l’importance essentielle de l’immédiateté.
Ralentir est devenu, en ce début du XXIeme siècle une nécessité vitale pour la conservation immédiate de notre santé et la sauvegarde de l’humanité. 

 

Jean-Jacuqes Eric Brabant, Gestalt-Thérapeute à Toulouse (F).