Vite, perdez espoir !
Jean-Jacques Daumoine



« Ye tang che est un mot tibétain intéressant. Le ye signifie « totalement, complètement », le reste du mot signifie « épuisé ». Ce mot décrit une absence totale d’espoir, de complet abandon de l’espoir. C’est un point important. C’est le début du commencement. Si nous n’abandonnons pas l’espoir, c'est-à-dire l’idée qu’il existe quelque part un endroit où nous serions mieux, qu’il existe quelqu’un de mieux que nous pourrions être, alors nous ne nous détendrons jamais là où nous sommes avec la personne que nous sommes.

Nous pourrions dire que le mot attention indique que nous ne faisons qu’un avec notre expérience, que nous ne nous en dissocions pas, que nous sommes bien là quand notre main touche la poignée de la porte ou que le téléphone sonne ou que des sentiments de toute sorte surgissent. Le mot attention signifie être bien là où nous sommes. Ye tang che par contre, n’est pas assimilé aussi facilement. Il exprime le renoncement, essentiel à la voie spirituelle.

" Penser que nous pouvons finalement tout contrôler n’est pas réaliste. Rechercher une sécurité durable est futile. Sortir de nos habitudes mentales très anciennes et profondément ancrées demande que nous commencions à faire volte-face à certaines de nos convictions essentielles. Croire à un moi solide et séparé, continuer à rechercher le plaisir et à fuir la douleur, croire que quelqu’un « là-bas » doit être blâmé pour notre douleur – c’est de ces manières de penser qu’il faut arriver à être complètement écoeuré. Il faut abandonner l’espoir que ces façons de penser vont nous apporter la satisfaction. La souffrance commence à se dissoudre quand on est capable de remettre en question la croyance ou l’espoir qu’il existe un endroit quelconque où se cacher.

L’absence d’espoir veut dire que nous n’avons plus le cœur à poursuivre notre cinéma. Nous pouvons désirer encore le poursuivre. Nous aspirons à un terrain sur et accueillant sous nos pieds, mais meme si nous avons essayé mille façons de nous cacher et mille autres de régler tous les détails qui restent, le sol demeure mouvant sous nos pieds. Essayer d’arriver à une sécurité durable nous apprend beaucoup, car si nous n’essayons jamais de le faire, nous ne nous rendrons jamais compte que c’est tout simplement impossible.

(…) Si l’espoir et la peur sont comme les deux faces d’une pièce de monnaie, il en est de même de l’absence d’espoir et de la confiance.

(…) Abandonner l’espoir est une incitation à demeurer avec nous-mêmes, à entrer en amitié avec nous-mêmes, à ne plus fuir, à retourner à l’essentiel quoi qu’il arrive. La peur de la mort est toujours en arrière plan.
"


Pema chödrön (1999), p 77-88 L’absence d’espoir et la mort, in Conseils d’une amie pour des temps difficiles. Quant tout s’effondre. Ed La Table Ronde, Paris.

 

           L'espoir est plus ou moins entendu ici sous le sens de saisies et d'attachement, donc de rigidité dans l'adaptation à l'environnement humain ou circonstanciel. 
Et la perte d'espoir n'est absolument pas entendue ici comme synonyme de découragement, soumission ou résignation. Au contraire, il s'agit de lâcher les saisies afin de se rendre disponible à tous les possibles.