Interwiew de Jean-Jacques

Maison janv2011 1189

 

Bonjour Jean-Jacques. Pour nous aider à mieux cerner qui vous êtes, et le professionnel que vous incarnez, vous avez accepté de répondre à quelques questions, et nous vous en remercions. Commençons donc sans attendre.  Pourquoi avez-vous choisi d'être psychopraticien ?

Comme la plupart des professionnels de la psy, pour aider les autres afin de fuir une problématique. Au départ c’était une merveilleuse projection liée à mon besoin d’être reconnu et aimé. Puis le travail sur moi et la spiritualité m’ont aidés à me retrouver, à m’aimer moi-même, à m'ancrer et à me libérer de mes entraves. Ma motivation est devenue alors de partager mon expérience pour aider les autres. Pas seulement à travailler sur des difficultés, mais aussi à développer son potentiel, faire des choix, passer des moments charnière de sa vie.

C'est quoi être thérapeute psy selon vous ?

Tout d'abord, différencions thérapeute ou psychothérapeute de psychopraticien. Les deux premières catégories sont dans une auberge espagnole : on y trouve toute sorte de professionnels en passant par des amateurs autoproclamés. La plupart n'ont pas suivi de psychothérapie personnelle ou de travail sur soi et menacent par là de projeter inconsciemment leurs problématiques sur leurs clients. Ou ce sont de bons professionnels techniciens mais leur formation est singulière ou incomplète et ne tient pas compte de la globalité de la personne, encore moins de la relation qu'ils vivent avec elle.  
A contrario, la dénomination de psychopraticien est parfaitement définie et balisée, bien mieux que celle de psychiatre et c'est peut-être pour cela qu'elle n'est pas reconnue par l'Etat : elle exige et sous-entend un minimum de cinq ans de psychothérapie personnelle, plus une formation d'un minimum de cinq ans à une méthode (Gestalt-thérapie, analyse psycho-organique, bioénergie, etc.), puis une formation sérieuse (pas sur un week-end !) en psychopathologie, et le suivi d'une supervision régulière par un pair.
La méthode ne se limite pas à l'utilisation d'outils certes instructifs et enrichissants mais qui, employés seuls, n'ont aucun sens pour le développement ou la croissance de la personne. Les techniques et outils s'avèrent alors très alléchants pour les consommateurs de développement personnel mais assez stériles pour la résolution de problèmes psychologiques, affectifs ou relationnels. Chaque méthode a sa conception anthropologique de l'Humain, de la Santé, du travail thérapeutique et des moyens à mettre en place pour permettre à la personne de dépasser ses limitations.

Merci de ces précisions, toujours utiles car on a souvent du mal à savoir à qui on a affaire. Alors le psychopraticien doit observer une attitude de retrait je présume ?

Pas du tout dans les approches appartenant à la Psychothérapie-Relationnelle. Le retrait et la non implication sont observés par le psychanalystes ou l'analyste afin de travailler avec la notion de transfert, en vue de la résolution de la névrose de transfert. Dans les autres disciplines, le transfert n'est pas absent mais on ne l'aborde pas comme en analyse car l'anthropologie, la conception de la santé et le but du travail ne sont pas du tout les mêmes. Et il ne faut pas confondre retrait et neutralité. Le psychopraticien doit être neutre, c'est à dire avoir une attitude de réserve, il n'attend rien, ne cherche pas à emmener le consultant quelque part, ne cherche rien, il est à la disposition du client, il n'est pas son leader. J'ai relevé dix attitudes fondamentales que le psychopraticien doit observer ou travailler : 

1 – Bienveillance, empathie et compassion, positivité et constructivité ; et le fait d'être parfois déplaisant ne contrarie pas ces critères, bien au contraire, c'est souvent ce qui fait que cela peut "réveiller" une personne ou la faire avancer. Et puis déplaisant pour qui ? Pour le Soi de la personne ou pour son ego orgueilleux ? 

2 –  Très profond respect et intérêt pour le client qui doit se sentir apprécié et libre d'être lui-même, accepté avec ses différences et son unicité.  En ce sens, le fait d'être "normal" relève de la pathologie. Les obstacles à cette attitude sont les certitudes et le jugement, les limites sont le cadre et les règles sociales.

3 - Authenticité, congruence et intimité sont synonymes. Le psy doit être profondément lui-même dans une relation non exploitante. Cette notion induit les notions d’« état de présence » et d’« immédiateté » : être présent et conscient, ici et maintenant ; et pas ailleurs la semaine dernière ou le mois prochain.
Je suis congruent lorsqu'il y a accord entre ce que je dis, ce que je pense, ce que je ressens, ce que je fais et ce que je montre au Monde.
Les obstacles à la congruence du psy sont avant tout la peur de lui-même, de ses réactions, de son impuissance ou peur de perdre le client, la peur de l’autre qui peut le faire se réfugier dans un rôle, et la situation  du ou avec le client lorsqu'elle effectue une résonance pénible en lui et qu'il n'a pas travaillé auparavant en psychothérapie personnelle.

4 – Awareness et consciousness, état de pleine conscience.
Awareness : dans l’instant présent, c'est la prise de conscience immédiate de de mon vécu, de mes émergences, mes sensations corporelles, émotions, postures, actions, évitements, valeurs et pensées.
Consciousness : Prise de conscience de ce qui se joue dans la relation, quelle pièce est-on en train de jouer ensemble, et quelle résonance pour le psy. La consciousness c'est le maintien de l’état de présence (être là), la congruence ou l’authenticité, la prise de conscience de ce qui se passe dans le champ relationnel, la perception de l’awareness, et enfin la conscience de ses limites, de son caractère, de ses difficultés ou de sa pathologie. Ces notions sont travaillées durant la formation de psychopraticien et leurs obstacles sont le discours intérieur, jugement, sympathie, désir d’obtenir des résultats rapides et perturbations personnelles émotionnelles ou défensives.

5 - Immédiateté : Le psy est capable de vivre et faire vivre intensément l'ici et maintenant et ose aborder ce qui influence la relation psy/client. Le psy fait directement le lien entre les messages ou l’attitude du client et la relation, puis entre la relation et les situations inachevées du passé de la personne.

6 - Spécificité de l'expression : Pas seulement superficielle et intellectuelle, elle doit appeler l’état de présence (conscience ou awareness), l’émotion, l’authenticité/intimité, la spontanéité, et la prise de risque de la mise en actes. Ou alors la personne n'est pas ancrée, incarnée, elle est en l'air, dans les idées fugaces et fumeuses de son mental. Quels problèmes voulez-vous qu'on règle comme ça si on n'est pas là ? Il est important de travailler l'état de présence, le dasein ou l'Être-là de Heidegger.

7 – Equanimité : Facette de l’acceptation, c’est l’équité et l’impartialité,  sans distinction ni favoritisme, sans attachement ni rejet. Attitude de réserve sans retrait.

8 – Le psy doit être encourageant, confiant, autorisant, félicitant et optimiste. Il doit certes fouiller avec son client les zones noires et inconfortables, mais aussi apporter des signes de reconnaissance positive et surtout dédramatiser. Les spiritualistes disent que la réalité est un rêve éveillé. Moi je dis que si la thérapie n'est pas toujours ludique elle doit cependant demeurer une sorte de jeu, car la personne en travail est suffisamment anxieuse au moins par le fait de consulter et il est inutile d'en rajouter. C'est par le jeu que les enfants apprennent et se développent, ce n'est plus le cas pour les adultes ?

9 – Confrontation : Le psy témoigne avec sensibilité de son vécu, de son contre-transfert  et des contradictions dans le comportement du client. Avec grand respect il refuse la corruptibilité, la complaisance comme l'intégrisme.

10 – Les patience et tolérance sont les capacités de supporter la souffrance et le négatif, les jeux psychologiques ou manipulations, le transfert négatif, mais aussi les blocages et souffrances. Le psy n'est surtout pas un Sauveur, il doit savoir explorer plutôt que de vouloir trop vite réparer. Il doit avoir la capacité d'être présent où cela se passe, avec ce qui se passe avant de partir à tout prix dans le fuir, le faire et l'agir.

L’attitude c’est sortir du pilote automatique. Pour cela je m’aide en quatre points.

1 – La consciousness, ou l’attitude méditative.

2 – Le rappel permanent de soi, que les tibétains appellent Shakpa, est destiné à se protéger des tentatives permanentes de dispersions et de futilités de l’esprit.

3 – Avec le client je déplie avec empathie et compassion, générosité et bienveillance. Un gestalt-thérapeute est intervenant et actif mais jamais directif.

4 – Je confronte. Attention, beaucoup de gens confondent confrontation et affrontement, cela n’a rien à voir.  Je suis assez confrontant. Si je m’m’ennuie je le dis, avec précautions mais je le dis. J’ai besoin que la personne en face soit motivée d’avancer. Je travaille avec des combattants. Je ne pourrais pas avoir des personnes qui viennent pour se donner bonne conscience ou qui restent passives ; ou alors on travaille ça.

Vous parlez de clients, vous n'employez pas le mot patients ?

Personnellement non, même si c'est un débat pour la moitié des psy. Mais en Gestalt-thérapie on utilise souvent le terme client. Pourquoi ? Parce qu'ils le sont, non ? Ils nous font confiance et monnayent un service, et même en psy tout travail se paie.
Et puis je préfère qu'ils soient clients plutôt que patients, parce que je travaille à ce qu'ils n'aient pas l'attitude de passivité qu'ils ont dans les salles d'attentes hospitalières. Je préfère nettement qu'ils apprennent à devenir pleinement acteurs de leur vie, et non plus passifs ou patients de la bonne volonté de l'Autre ou des événements. Patient est un terme médical dont l'approche n'a pas du tout la même conception anthropologique, de la Santé ou des soins. Et le fait que le milieu médical appelle ses visiteurs des patients n'est pas innocent et laisse comprendre plein de choses dont le débat n'est pas ici l'objet de notre rencontre (mdr). J'utilise aussi les mots personne, ou consultant.

Pourquoi avez-vous choisi la gestalt, ou en avez-vous fait votre méthode de référence ?

Parce qu’elle est très incarnée, au-delà de ce pense la tête ou le disque dur. L’intellect n’a pas à faire des théories (dogmes) mais doit faciliter la mise en mots, être au service du cœur et du corps, du besoin et non l’inverse ; ou alors le fonctionnement est inversé, la personne désincarnée alors la souffrance apparait. Puis la gestalt est une posture, en aucun cas une simple technique. Avec la psychanalyse je suis devenu un puits de science mais ma vie n'a pas bougé et je n'allais pas mieux. Trois raisons m'ont fait choisir cette méthode qui s'est substituée à ma pratique de l'analyse : 

1) Gestalt veut dire forme, émergence : on pratique la thérapie des gestalts, comme je l'ai expliqué ailleurs dans la partie Gestalt de ce site. C'est la thérapie du comment plutôt que du pourquoi. C'est déplier le comment d’une situation pour  voir ensuite comment faire autrement. C'est pragmatique, on cherche à agir au lieu de décrypter toutes les causes des temps anciens révolus. La gestalt favorise donc l’essence de l’individu, c'est à dire l’émotion, la relation, le vécu et l’action (Emotion = imovere = bouger, changer). Ce n'est pas du mental c'est du vivant ! Avant j'étais un théoricien. Avec cette méthode j'ai cessé de tout intellectualiser, théoriser et maîtriser. J'ai mis en actes, exprimé, hurlé mes peurs, mes colères et mes pleurs et c'est ça qui m'a soigné. Auparavant ma vie n'a pas changé malgré toutes mes théories ingurgitées.

2) La Gestalt est la thérapie de l’instant présent. Les Situations Inachevées du passé ou la Répétition font qu’il est inutile d’aller enquêter dans le passé puisque la problématique se reproduit ici et maintenant avec le thérapeute. Donc… c’est aussi la thérapie du lien.

3) Dans cette thérapie du lien on observe ce qui se passe maintenant dans la relation thérapeutique, et comment le client est en train de répéter ce qui s’est passé dans son passé traumatique…. La Gestalt est vraiment une thérapie relationnelle : thérapie de la relation à soi-même (estime de soi, confiance en soi, personnages, etc.) et à l’environnement (humain ou non). Notion de champ, ou d’interdépendance. Les ¾ des problèmes sinon la totalité sont des problèmes d’ordres relationnels.

Et quelle est l'anthropologie en gestalt ?

Selon la Gestalt-thérapie, la personne est un organisme interdépendant d'un champ, et le contact entre l’organisme et l’environnement est la réalité première. Dans celle-ci, la satisfaction des besoins émergeant dans la fonction impulsive demande la complétion des cycles de contact. (cf. Perls/Goodman)

C'est une approche humaniste et existentielle. Pour l'humanisme, la personne a la capacité à vivre le stress ou la maladie comme passages nécessaires à son continuum de croissance, puis elle peut comprendre et participer activement à la résolution de ses difficultés.
Travail thérapeutique : sans neutralité, le thérapeute intervient sans directivité et accompagne la personne à se libérer de ses problèmes.
Au niveau existentiel, la santé réside dans le fait de se responsabiliser dans toute son histoire personnelle et de pacifier celle-ci ; de l'accepter et d'en découvrir le sens. L'ici et maintenant doit se substituer au passé et donner sens à la vie présente et future au travers des choix et valeurs de la personne.
Le travail thérapeutique consiste à donner sens au symptôme ou au vécu difficile afin de le voir plus comme un allié, souvent désagréable mais nécessaire et constructif pour le bien ou la sauvegarde de la personne.

Le symptôme désagréable est constructif pour le bien de la personne ?
 
Absolument. Parce qu'il veut signifier quelque chose, souvent une mauvaise direction ou un conflit en soi, et on ne se borne pas à le supprimer comme fait la médecine pour cette raison.
On peut souffrir énormément, parce qu'on s'oppose ou on résiste à ce que la Vie nous propose. On reste ainsi désespérément la tête et les yeux figés dans la direction où l'on attend quelque chose. Cela revient à chercher un objet sous le réverbère uniquement parce qu'il y a de la lumière. Mais jamais la Vie ne nous en veut, nous punit ou est injuste. Elle agit parfois à l'encontre des désirs insatiables ou orgueilleux de notre ego. Un dicton dit qu'on est déçu à hauteur de ses espérances. C'est peu dire. Je n'ai pas eu une vie facile, mais j'ai vraiment souffert par orgueil et parce que je refusais d'accepter, de voir et d'entendre les signes que la Vie me présentait. Aujourd'hui avec le recul, je vois très bien que la Vie n'a eu de cesse que de se porter à mon secours ; mais j'étais tellement aveuglé par mes désirs et envies. Il est vraiment stupide de croire que la vie nous en veuille, que le destin s'acharne, que nous n'avons pas de chance ou que tout est de la faute des autres ou de la conjoncture. Mais par contre nous récoltons ce que nous avons semé ou évité de semer. Ce n'est pas une injustice ça, mais une équité. Pour le reste, c'est une question de point de vue subjectif et de choix personnel. A l'instar de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, on peut dire la vie est méchante, comme on peut penser que la vie aime et chante

Alors comment se déroule une séance avec vous, il y a un déroulé type ?

On ne sait jamais à l’avance ce qu’on va faire, dire ou ce qui va se passer  et bien heureusement  ou alors on serait dans des interprétations ou des préméditations.  La seule chose qui soit préméditée si j’ose dire, c’est l’attitude thérapeutique et l’observance de la méthode.

Le Travail thérapeutique approfondit ce que la personne fait ou me dit, puis il repère ce qui est préjudiciable à la personne et à la relation. J’émets un diagnostic puis j’établis des objectifs thérapeutiques, puis des actions thérapeutiques.  Contrairement aux psychanalystes, les gestalt-thérapeutes ne travaillent pas avec le transfert mais le rendent conscient, et le client découvre qu’une partie de sa réalité s’effondre comme un château de cartes.
Il faut toujours travailler avec grande humilité car si nous avons un savoir qu’ils ne possèdent pas, l’inverse est vrai aussi. Et surtout, inconsciemment, les clients viennent aussi pour nous guérir. Quelle partie de moi viennent-ils refléter ? 

Nous commençons par la description du sujet ou problème à travailler. "Où en étions-nous la semaine dernière ?" Ou "Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?" A cette dernière question, beaucoup répondent "Je viens parce que j’avais rendez-vous", ce qui laisse entrevoir leur faible taux d’implication dans leur cursus thérapeutique. Cela demande à être travaillé, sinon il y a peu de chances que la thérapie mène quelque part.

Puis nous expérimentons, nous regardons les émergences et la façon dont nous configurons le champ, c’est-à-dire ce qui se passe ici et maintenant entre nous et comment cela s’articule, se répète ou prend sens. On est attentif plus au processus qu’au verbe pour éviter de partir dans le bavardage et la dispersion mentale. Le client a tendance à répéter, à procéder au transfert ("J’ai peur de vous") et à refaire en séance ce qui lui pose problème depuis longtemps ("Vous devez me trouver ridicule", ou "J’étais seul", dit le client quasi mutique).
Puis on étudie la thérapie des gestalts : Qu’est-ce que je ressens, qu’est-ce que j’en fais et que sont mes choix ?
http://www.eric-brabant.net/pages/gestalt-therapie/gestalt-therapie-et-therapie-des-gestalts.html

Souvent, on cherche à trouver quelque chose dans la pièce, ou on effectue un jeu de rôle pour tenter de réagir autrement. Nous prenons alors conscience de ce qui se passe, de ce qui pose problème et nous achevons les situations inachevées avec ce qu'il y a dans l'environnement. La séquence se termine par une phase d’assimilation pour le client : "Qu’ai-je compris, comment vais-je agir maintenant, qu’est-cela va-t-il changer dans ma vie ?".

Selon le sujet abordé, cette séquence de travail peut se dérouler en une séance comme elle peut s’étaler sur plusieurs mois.
Au début, il arrive que les consultants réclament des exercices, mais lorsqu’on leur propose les techniques de gestalt (que vous pouvez retrouver partout sur internet) il est fréquent qu’ils en aient peur ou qu’ils rechignent à les expérimenter.
Lorsque la confiance se renforce et qu’ils y consentent, la thérapie fait souvent un bond en avant. Je leur propose alors d’expérimenter le travail en groupe, qui est selon moi le booster de la thérapie. J’anime des groupes de gestalt depuis dix ans et j’adore cela. Mais c’est un autre débat.

http://www.eric-brabant.net/pages/gestalt-therapie/la-seance-individuelle.html

Merci de votre disponibilité et de votre sincérité Jean-Jacques. A très bientôt.