Simplement Être

 

La pire des privations n’est pas dans ce qui manque mais dans l’ignorance de ce qu’on a déjà. La pire des solitudes n’est pas d’être seul mais c’est être mal avec soi-même et dans l’ignorance de qui on est

 

Le Bouddha  Siddharma Gautama disait : « Il faudra choisir entre Être et Avoir, deux notions fondamentalement opposées ». Non pas qu’il faille renoncer à tout ou entrer dans la vie monastique, mais ce conflit nous oblige à choisir entre la spiritualité et la recherche toujours insatiable de possession illusoire de biens matériels, de recherche de reconnaissance ou de relations toujours disponibles.

Bien sur on peut recevoir, mais Être est avant tout Donner, à soi, à autrui. Donner, c’est faire un cadeau plus ajusté à l’autre que plaisant à soi, et qui ne soit pas motivé par une attente de retour comme dans un troc. Pour effectuer de vrais dons, il faut Être. On ne peut pas pleinement offrir dans la superficialité, si on n'est pas là, plein, vrai, centré, vulnérable, spontané, authentique, vibrant, incarné. Offrir au moins Soi.

 Quoiqu’on fasse ou qu’on dise, on ne transmet que ce qu’on est.

 

Simplement Être, c’est aimer soi-même d’abord  et s'accepter tel qu’on est. Sinon ce n’est qu’un conflit qu’on offre subrepticement dans la relation. C’est nouer une amitié inconditionnelle avec soi-même et non pas vouloir plaire à tout prix en dépendant du regard d’autrui.

C'est donc reconnaître et admettre son rythme personnel sans se comparer, ses propresfailles, lacunes, faiblesses, insuffisances, difficultés et démons personnels comme étant présents ici et maintenant, faisant partie de l’humain... Cela aide beaucoup à les tolérer chez les Autres.

Seul le mental attribue une connotation négative à tout cela mais absolument rien n’est négatif en l’Homme. Nos tendances et potentiels sont souvent simplement mal orientés, démesurés ou détournés et c’est pour cela qu’ils nuisent.

Il n’y a rien à condamner en soi, seulement à dépasser, à réorienter ou à transcender. Cessons les comparaisons. Aucun de nous n’est mieux ou plus mal que l’autre, seulement différent. Nous avons chacun des défauts distincts, nous cherchons tous à bien faire, parfois à sortir la tête de l’eau.

Être, c’est reconnaître qu’on arrive de son enfance et c’est accepter qu’aujourd’hui on en est là, récoltant les conséquences des actions passées, tout en sachant qu’on a toujours tenté de faire pour le mieux avec les moyens dont on disposait. Tous nos défauts apparents, toutes nos épreuves sont là pour nous permettre d’être plus solides et de croitre. Cessons de juger et blâmer. Acceptons et dédramatisons. Lâchons prise des attachements sur nos concepts.

 

 Simplement Être, c’est s’ancrer sur ses valeurs et donc respecter soi et l’environnement dans lequel nous vivons. Afin que les conséquences de nos actes ne nous retombent pas dessus, c’est éviter de dire ou faire le mal, c'est-à-dire ce qui est nuisible pour soi et autrui.

C’est laisser tomber les artifices fallacieux, les carapaces,  les poncifs, les rapports de force, les tours d’ivoire, les croyances et les personnages successifs dont on endosse le rôle :
le médiateur, le Sauveur, la victime, le peureux, le juge, l’altruiste, le soumis, le séducteur, le savantissime, le honteux, le transfuge, le moraliste, la fourmi, le rigide, le penseur, l’infantile,  le perfectionniste, le Peter Pan, l’anxieux, l’invalide, l’emmerdeur, l’indocile, l’illusionniste, le bon parent, le belliqueux, le cupide, le rebelle, le dépressif, le timide, le modèle, l’hyperactif, le vengeur, etc.  Si certains de ces rôles sont trop bien accrochés, l’usage de la Gestalt-Thérapie est préconisé. 

Seuls les Hommes veulent devenir autre chose que ce qu’ils sont.
 

 Simplement Être, c’est ralentir considérablement, cesser de réfléchir et de s’agiter. C’est arrêter de penser machinalement, penser, penser, panser… Nous pensons jour et nuit et simplement cinq pour cent de ces pensées sont fertiles ou résolvent des problèmes. Stoppons les rationalisations, les ruminations, arrêtons de nous occuper des pensées involontaires qui nous tombent dessus. On ne peut pas arrêter les pensées puisque c’est le propre de l’esprit que de les produire, mais on peut cesser de leur donner importance et de totalement s’identifier à elles.

Laissons tomber la confiance en soi, l’estime de soi, la sécurité, etc. car ce ne sont que des concepts intellectualisés. Faisons plutôt ce que nous avons à faire dans une ferme résolution tout en prenant soin de nous et des autres.

Cesser l’impatience et l’anxiété, le bouillonnement intérieur, se centrer, se poser. Respirer tranquillement et, en toute détente, observer calmement. Être, c’est cesser de tirer sur la fleur pour la faire pousser plus vite.

Un sage ne sait rien de soi
puisqu’il se transforme et apprend chaque minute.


 Simplement Être, c’est marquer des pauses et des stops. Nous sommes embarqués dans l’activisme et les activités successives comme dans des baïnes. L’activisme consiste à se livrer à tout un tas de choses futiles ou déplacées afin d’éviter de se livrer à l’occupation préoccupante (dire ou faire des choses difficiles, se lancer dans les tâches administratives, préparer sa déclaration fiscale…). >
Nous fuyons le silence et le vide et nous nous protégeons sans cesse nous-mêmes par des bruits de fond et distractions activistes : pensées, émotions perturbatrices, discutions futiles, radio, télévision, faire le ménage, fumer, manger, boire, s’affairer ou tomber dans toute addiction.

Cessons de fuir et de remplir le vide en soi. Passer du vide stérile et morbide d’où émergent les bêtes et l’angoisse car tout manque, au vide fertile dans lequel ont cessé le futile et les bruits, où ne remonte que l’essentiel de la vie, la présence, les signes, les sensations, le bien être et la conscience.         

« Les hommes s’en vont admirer les cimes des montagnes, les flots agités de la mer, les rivières qui coulent au loin, le contour de l’océan et la révolution des astres… et ils s’oublient eux-mêmes. »  Plutarque (50-125)

 

Simplement Être, c’est une attitude de patience et d’écoute, de vigilance, d’attention et de concentration sur la conscience et le ressenti de l’instant présent. C’est déplier la vie d’instant en instant sans se projeter dans le passé ou sur l’avenir. Être simplement là, tranquillement.

C'est se comporter avec humilité, dans une attitude de défense minimale et une ouverture maximale, en toute simplicité. C'est devenir simple et naturel, dépouillé, droit et vulnérable, transparent et authentique. L’authenticité consiste à Être plutôt que faire voir ce qu’on sait. C’est montrer l’accord parfait entre ce qu’on dit et ce qu’on pense, entre ce qu’on fait, ce qu’on sent et ce qu’on montre. C’est être intègre et incarné.
Il ne suffit pas de réciter ce qu’on a appris intellectuellement des parents ou de la littérature. Il faut parcourir le chemin et confronter avec autrui pour acquérir une connaissance de l’intérieur et une droiture certaine.

 

Simplement Être, c'est tenir compte des autres. On ne peut pas être seul. Nous vivons incontournablement dans un environnement : une famille, une entreprise, une résidence, une association, une prison, une prise en charge psychologique ou un asile d’aliénés. Être, c’est avoir expérimenté l’interdépendance (spiritualités et physique quantique) et avoir compris qu’on est totalement indissociables des autres, qu’on est toujours un ensemble inséparable soi/environnement (Gestalt-Thérapie), qu’on est les autres (Henri Laborit). Donc, à moins d’être un moine reclus – et encore –, un adolescent ou un fou, on ne peut pas être-tout-seul, en encore moins travailler sur soi seul.

 

« J’essaie de ne plus fuir, de ne pas anesthésier l’émotion, agréable/désagréable, plaisant/déplaisant, frustrant/gratifiant, favorable/défavorable, menaçant/rassurant. Je n’essaie plus de ne vouloir que la moitié de l’existence… Beau joueur, je prends les bonnes nouvelles comme les mauvaises même si elles me font mal, ok. »  Arnaud Desjardins.

Simplement Être, c’est accepter simplement ce qu’on est sans se battre, parfois accepter le malaise. Même si c’est le but recherché, être tout le temps bien, apaisé et maître de soi est impossible dans la vie quotidienne. C’est la médecine qui nous a appris que dès qu’un inconfort apparaissant il fallait prendre un cachet. Rien de plus stupide, c’est taire la naturelle expression du corps et se castrer soi-même. Si le malaise ou l’angoisse apparaissent, acceptons-les comme étant des phénomènes naturels et transitoires. Ce sont les cryptages de soucis psychologiques en voie de conscientisation. Seul le mental leur donne l’importance qu’ils n’ont pas, surenchérit les problèmes et rend ces troubles encore plus puissants. Sans lui, ils sont impermanents et disparaissent, parfois en prenant sens.

Une émotion ou un sentiment ne se pense pas, mais se ressentent et se vivent, s’incarnent. Lorsqu’on pense qu’on est triste ou en colère, on est très souvent à coté de la plaque.
Ensuite, ils ne s’analysent pas et ne se jugent pas mais s’acceptent sans condition. Ou alors survient le conflit intérieur qui ne fera qu’accroitre les problèmes. Quant on est triste, prendre simplement conscience qu’on est triste et accepter pleinement, étudier les manifestations de cette tristesse. Si on est agité, prenons conscience d’être agité et mesurons-en les avantages et inconvénients. Quand on est en colère, ressentir, gouter les symptômes de cette colère sans pour autant la passer à l’acte. Oui je suis déprimé, oui je suis colérique, c’est moi, pour l’instant je suis ainsi. Ce n’est pas de la résignation mais de l’acceptation : du recueil de données. On prend acte mais on ne passe pas à l’acte, on ne part pas avec l’eau dans le siphon. Le malaise ne provient jamais du symptôme mais toujours des étiquetages qu’y appose le mental : c’est bien, c’est mal, c’est trop, pas assez, c’est nul, ça fait mal, etc.

Parfois, lorsqu’on est pleinement soi-même incarné, ou en attitude méditative, on va carrément à l’encontre du symptôme, on fait corps avec lui, on se laisse envahir ou transpercer par lui. Alors, impermanent sauf si on s’y attache, il se fait évanescent et disparait – ou se déplace. Si on est attentif, on y découvre toujours un sens ou une information sur soi. Paradoxalement, la sécurité fondamentale se révèle dans la capacité à perdre pied, et c’est cela qui fait de nous des êtres forts.

« Pour en sortir, il n’y a qu’un moyen, passer au travers. » Carl Jung.

 

Il n’y a jamais à se battre, c’est partir en guerre. Cela ne veut pas dire qu’il faille être amorphe ou soumis. On peut vouloir défendre ses points de vue dans le respect d’autrui, poser des objectifs, effectuer des demandes claires et fermes, se donner des missions… Mais tout départ en croisade est préjudiciable pour soi et autrui. En général, cela représente une énergie stérile considérable, cela ferme et fige autrui, cela bloque la communication et fait croître la violence.

Nous pouvons être spontanés et embarqués par nos réactions habituelles, nos tendances excessives, notre franc-parler, notre aveuglement et nos comportements préjudiciables. Nous pouvons Être cela et, dans ces cas là, Être n’est jamais simple. Cela s’appelle Être fou, c'est-à-dire recouvert et aveuglé par les voiles de l’ego. (Aujourd’hui, s’avouer fou est terrifiant, mais se reconnaître névrosé l’est beaucoup moins ! C’est pourtant la même chose.)

Jusqu’à une certaine limite, nous avons tous le droit d’être fous. Notamment au cours du chemin thérapeutique et spirituel où retomber au début dans ses tendances est normal et commun à tous. Ce n’est pas pour autant qu’on ne progresse pas globalement. Seuls les profanes et les sectes condamnent la folie et invoquent la mort de l’ego. Représentée par les démons et les chimères sur les cathédrales, la folie est le pendant de la sagesse et aucun Saint n’a préconisé de la supprimer, seulement de s’en distinguer et de ne plus l’acter. Sans folie, on ne pourrait comprendre personne et toute compassion serait impossible. Evidemment, la folie engendre souffrance, mais semble être le passage obligé pour la libération. Ne dit-on pas « Tu enfanteras dans la souffrance » ?

« La conscience est infiltrée, altérée, captée, fascinée, enchantée, envoûtée par le moi. Le moi est une organisation passionnelle, engendrée par un rapport érotique ou l’individu se fixe (attachement) à une image fausse (ignorance et formations mentales) qui l’aliène ». Jacques Lacan.

 

 Simplement Être, c’est être résolu, affirmé, confiant en la Vie dont le but ultime, lorsqu’on ne la contrarie pas, est simplement de nous servir.
Rompons nos attachements. Une souffrance ou une tension qui apparait révèle toujours un attachement. Lâcher prise. Cesser de tout vouloir maitriser, perfectionner, contrôler, posséder. Le Sage seul sait qu’on ne maitrise rien.

Une énergie phénoménale est dépensée à refuser ce qui arrive, à vouloir échapper à l’incertitude et à la douleur, à réformer tout ce qui ne nous plait pas. On ne peut pas corriger le passé, mais simplement parfois le finir dans le présent. Pour cela, il faut finir de s’exciter dans le refus, le déni ou le rejet. Aller toujours dans le sens du courant. La vie n’est pas faite que de plaisirs ou de satisfactions, pour nous permettre de grandir elle offre aussi nombre d’obstacles et de frustrations. C’est seul le mental qui pose les étiquettes, à savoir si c’est bien ou si c’est mal, sécurisant ou inquiétant, frustrant ou gratifiant, etc.

Cessons de tenter de toujours remonter le fleuve avec nos petits bras. Être, c’est se laisser porter par le courant en s’y ajustant. Le fleuve coule de lui-même, il n’a besoin et ne souffre d’aucune de nos interventions.

 
Simplement Être, c'est aimer ce qu’on est, aimer les autres, aimer le milieu dans lequel on vit, aimer la nature et le naturel, la recherche intérieure et la simplicité. Sont concernés ceux qui font tout pour évoluer, pour confronter, pour s’aider soi-même avant d’aider les autres, pour partager, pour s'amuser et pour aimer...

En fait, simplement Être, c’est Aimer.

 

Jean-Jacques Eric Brabant

Psycho-somatothérapeute

31. Toulouse. France